Résumé
Parmi les écrits officiels du bienheureux Solanus Casey se trouve un document qui n’a pratiquement pas retenu l’attention des chercheurs : un cahier de noviciat manuscrit dans lequel le jeune frère a rédigé “ Moyens d’acquérir l’amour de Dieu ”, cinq principes de formation et deux résolutions complémentaires. Cet essai soutient que ces principes de noviciat n’étaient pas des exercices préliminaires qui auraient ensuite été remplacés, mais qu’ils sont devenus le cadre structurel précis et durable du ministère pastoral de Casey pendant six décennies. À travers une lecture attentive des textes du noviciat parallèlement à ceux de Casey, Recueil d'écrits, les pages consacrées à la biographie et à la chronologie sur solanuscasey.org, la béatification Positio et grâce à des sources secondaires essentielles, chacun des cinq principes trouve son expression concrète à la porte du monastère. L’argument est novateur : aucune étude antérieure n’a analysé le ministère de Casey à travers le prisme de son programme de formation au noviciat. L’intérêt contemporain réside dans ce que cette continuité met en évidence : l’intériorité intégrée n’est pas accessoire à l’efficacité pastorale, elle en est la source.
I. Introduction — Une source primaire méconnue
Parmi les dizaines d'objets conservés dans le Recueil d'écrits attribués au bienheureux Solanus Casey, OFM Cap., certifié par Charles Dillen et accessible sur solanuscasey.org, un document se distingue par sa brièveté, sa date précoce et le fait qu’il ait été presque totalement ignoré dans la littérature secondaire. La page officielle “ Capuchin Life ” du Centre Solanus Casey indique que « très tôt dans sa vie religieuse, le bienheureux Solanus prit l’habitude de rédiger de simples résolutions qui lui servaient de rappels pour le guider sur le chemin de la perfection. Au noviciat, il commença à noter ces résolutions dans un petit carnet qui est aujourd’hui conservé parmi ses propres écrits. »1 Il en a résulté un programme structuré de formation personnelle, organisé en deux parties : “ Moyens d’acquérir l’amour de Dieu ”, comprenant cinq principes, et “ Préserver la présence de Dieu ”, comprenant deux résolutions complémentaires.
Casey est arrivé au monastère Saint-Bonaventure de Détroit la veille de Noël 1896 et a été admis comme novice capucin le 14 janvier 1897. Il a prononcé ses premiers vœux le 21 juillet 1898, ses vœux solennels en juillet 1901 et a été ordonné prêtre avec le simplex restriction qui allait définir son ministère le 24 juillet 1904.2 Le cahier de noviciat précède de plusieurs années le ministère pastoral qui allait faire de lui l'un des conseillers spirituels les plus sollicités au cours des années 20e le catholicisme romain du XXe siècle. Son contenu n’est pas une analyse rétrospective, mais un engagement tourné vers l’avenir : un jeune frère qui consigne par écrit ce qu’il avait l’intention de devenir.
Cet essai avance une thèse qui, à la connaissance de l’auteur, est tout à fait nouvelle dans les études consacrées à Solanus Casey : les sept principes de son programme de formation au noviciat sont devenus le cadre structurel précis de son ministère pastoral auprès des adultes. Ce qu’il a développé en lui-même, il l’a transmis aux autres. L’architecture intérieure du novice est devenue la méthode pastorale du portier. La lecture du cahier de noviciat parallèlement aux archives documentées du ministère de Casey ne révèle pas une coïncidence, mais une continuité. Un homme qui a vécu, avec une fidélité extraordinaire pendant six décennies, exactement les résolutions qu’il avait consignées par écrit lorsqu’il était jeune frère.
La portée contemporaine de cette thèse en découle directement. Les programmes de formation dans les séminaires, les écoles de théologie et les instituts de formation pastorale distinguent systématiquement la formation spirituelle de la formation pastorale, en les considérant comme des parcours parallèles mais distincts. La vie de Casey démontre que cette séparation est artificielle et, en fin de compte, contre-productive. Chez lui, les deux ne faisaient qu’un : les mêmes principes qui façonnaient sa vie intérieure s’exprimaient directement et visiblement dans sa pratique pastorale. Retrouver cette continuité figure parmi les tâches les plus urgentes auxquelles est confrontée la formation pastorale en 2026.
II. Le cahier du noviciat — Texte et contexte
Le texte intégral de l’ouvrage de Casey intitulé “ Moyens d’acquérir l’amour de Dieu ”, tel qu’il a été conservé et publié par le Centre du Bienheureux Solanus Casey, se présente comme suit :3
1. Se détacher des attachements terrestres – la concentration sur un seul objectif.
2. Méditation sur la Passion de Jésus-Christ.
3. L'harmonie avec la volonté divine.
4. La prière intérieure : méditation et contemplation.
5. La prière – “ Demandez, et l’on vous donnera. ”
Il y a ajouté deux principes complémentaires sous le titre “ Préserver la présence de Dieu ” :4
1. Élevez votre cœur vers Lui par de fréquentes aspirations.
2. Prenez une bonne résolution au début de chaque semaine et renouvelez-la régulièrement tout au long de la semaine.
Dans son commentaire, le Centre Solanus Casey fait remarquer que ces principes “ constituent un programme très utile pour aider chacun à progresser sur le chemin de la sainteté ” et se dit convaincu que “ le père Solanus y a trouvé un guide fiable sur son chemin vers la perfection ”.”5 Ce que ce commentaire ne fait pas, et ce que le présent essai s'efforce désormais de faire, c'est de retracer systématiquement chaque principe jusqu'à son expression concrète dans le ministère pastoral de Casey.
Deux remarques contextuelles s’imposent. Premièrement, les cinq “ moyens ” ne sont pas une invention de Casey ; ils reflètent le vocabulaire de formation hérité de la spiritualité franciscaine et capucine de la fin du XIXe siècle, s’inspirant de François d’Assise, de Bonaventure et de la réforme capucine. Casey n’a pas inventé une spiritualité, mais s’est approprié celle qui lui avait été transmise. Ce qui le distingue sur le plan théologique, ce n’est pas le contenu des principes, mais la fidélité avec laquelle il les a vécus et la transparence avec laquelle cette fidélité intérieure s’est exprimée dans son ministère pastoral extérieur.
Deuxièmement, il convient de lire ce cahier à la lumière de la définition cohérente de la religion donnée par Casey lui-même, qu’il répète tout au long de ses lettres et que le Solanus Casey Center a identifiée comme une formulation caractéristique : la religion est “ la science de notre relation heureuse avec Dieu et notre prochain, ainsi que de notre dépendance providentielle à leur égard ”.”6 Cette double orientation, à la fois vers Dieu et vers le prochain, constitue la clé herméneutique des résolutions du noviciat. Les “ Moyens d’acquérir l’amour de Dieu ” n’étaient pas, dès le départ, purement verticaux, mais intrinsèquement relationnels, destinés à le former à ces deux aspects.
III. Premier point — Le détachement comme disponibilité pastorale
Le premier principe de formation, “ le détachement de soi-même vis-à-vis des affections terrestres, l’unicité d’intention ”, est à la base de tout ce qui a suivi, car c’est cette qualité intérieure spécifique qui a fait que la présence de Casey à la porte du monastère était si souvent décrite comme sereine, concentrée et totale. Il ne s’agit pas d’un trait de personnalité, mais d’une vertu acquise, et le cahier de noviciat identifie précisément la pratique grâce à laquelle elle s’est forgée.
La page “ Capuchin Life ” du site solanuscasey.org rapporte que lorsque Casey s’est vu confier la fonction de portier à Yonkers, son premier poste pastoral après son ordination, les visiteurs ont découvert quelque chose d’inhabituel : un prêtre qui ne semblait pas avoir d’autres ambitions. Il « tirait une grande fierté » de ses tâches subalternes et on ne l’a jamais vu considérer la porte du monastère comme un simple prélude à quelque chose de plus important.7 Le site confirme que c'est précisément dans ce rôle modeste que Casey “ est devenu un accompagnateur très apprécié et très sollicité ”, ce qui laisse entendre que la qualité de sa disponibilité, elle-même fruit du détachement, avait, sur le plan pastoral, plus d'impact que n'importe quelle fonction ministérielle officielle.
L’expression “ unicité d’intention ” revêt une importance tout aussi grande. L’intention de Casey, telle qu’il l’a formulée dans sa définition de la religion, était de cultiver une relation heureuse avec Dieu et avec son prochain, et non d’obtenir des résultats religieux mesurables. Cette unicité signifiait qu’il n’évaluait pas les rencontres pastorales à l’aune de leurs résultats. La page “ Message ” du site solanuscasey.org atteste que son attention s’étendait sans distinction aux personnes « de tous âges et de tous horizons », catholiques et non-catholiques, croyants et non-croyants, désespérés ou simplement curieux.8 Cette disponibilité radicale et sans distinction est l’expression pastorale du premier principe du noviciat : un « moi » qui ne se soucie plus de sa propre position ni de son efficacité, et qui est donc véritablement libre de s’occuper de quiconque se présente à la porte.
L'homme qui, en 1897, alors qu'il était novice, écrivait “ le détachement de soi-même vis-à-vis des affections terrestres ” était le même qui, d'août 1924 à juillet 1945, passa vingt ans à la porte du monastère Saint-Bonaventure de Détroit.9 Tous les témoignages qui nous sont parvenus le décrivent comme quelqu’un qui n’a jamais renvoyé personne, qui n’a jamais pressé personne, et qui a su faire en sorte que même ceux qui n’avaient aucune appartenance religieuse aient le sentiment, selon la description documentée de Leo Wollenweber, que “ chaque visiteur comptait pour Solanus ”.”10 Le lien entre les résolutions prises au noviciat et la pratique pastorale est trop évident pour être le fruit du hasard.
IV. Deuxième point — Méditation sur la Passion et accompagnement des personnes qui souffrent
Le deuxième principe de formation, “ la méditation sur la Passion de Jésus-Christ ”, est directement lié à la dimension la plus importante et la mieux documentée du ministère pastoral de Casey : son attention portée à ceux qui souffraient de graves souffrances physiques et existentielles. La rubrique “ Message ” du site solanuscasey.org rapporte que tout au long de ses affectations à Yonkers, Manhattan, Harlem et Détroit, « les malades, en particulier, attendaient avec impatience ses visites sacerdotales et ses paroles de réconfort ».”11 Son approche de la souffrance n'était pas thérapeutique au sens contemporain du terme ; il ne proposait pas avant tout un travail sur les émotions. Il proposait quelque chose de plus exigeant sur le plan théologique : une invitation à replacer la souffrance personnelle dans le cadre de la Passion rédemptrice du Christ.
Pour le simplex Pour ce frère qui ne pouvait ni prêcher sur la doctrine, ni entendre les confessions, ni administrer l’onction, et qui, selon les critères ecclésiastiques habituels, était pratiquement inutile au chevet d’un malade, cette méditation sur la Passion n’était pas facultative, mais existentiellement nécessaire. C’est ce qui lui permettait de veiller au chevet des mourants sans l’armure que constitue la fonction sacramentelle, en tant que véritable participant à la souffrance plutôt qu’en tant que gestionnaire professionnel de celle-ci. Sa lettre à une femme en deuil, conservée dans le Recueil d'écrits, le résume ainsi : il a promis de prier pour son intention et de “ renforcer la confiance en Dieu et en l’intercession de notre Sainte Mère Marie ”.”12 Cette instruction ne revient pas à nier sa souffrance, mais constitue une invitation à la replacer dans un cadre théologique plus large, ce qui correspond à l’application pastorale directe de son deuxième principe de formation.
Le témoignage des personnes qui ont accompagné Casey durant sa dernière maladie montre à quel point cette méditation avait été intériorisée. Lorsque son état physique s’est gravement détérioré, un témoin a rapporté sa réaction : “ Si seulement cela pouvait être dix mille fois pire, afin que j’aie quelque chose à offrir à Dieu en signe de gratitude. ”13 Cette affirmation ne peut être comprise qu’à la lumière de plusieurs décennies de réflexion sur la théologie de la souffrance en tant que participation christologique. C’est l’expression d’un homme pour qui la Passion du Christ n’est pas un souvenir historique, mais une grammaire du présent, le cadre dans lequel chaque expérience de la souffrance, y compris la sienne, est interprétée et offerte.
Cette approche pastorale transparaît de manière constante dans ses carnets. Lorsque Casey a consigné le cas d’Audrey Tank, une jeune femme de dix-neuf ans à propos de laquelle les médecins avaient déclaré que “ seul un miracle pourrait la guérir ”, il ne lui a pas offert de faux réconfort. Il a invité sa famille à s’engager dans un acte concret de confiance et d’espoir, une promesse faite avant même que l’issue espérée ne se concrétise.14 Reconnaître honnêtement la souffrance tout en invitant celui qui souffre à l’accueillir dans un cadre théologique plus large : telle est l’expression pastorale directe de son deuxième principe de noviciat.
V. Points 3 et 4 — La volonté divine et la prière mentale
L'harmonie avec la volonté divine : la théologie du “ remerciement anticipé ”
Le troisième principe de formation, “ l’uniformité avec la Volonté divine ”, constitue le fondement théologique de l’enseignement le plus caractéristique et le plus largement documenté de Casey. Le Centre du Bienheureux Solanus Casey considère que “ rendre grâce à Dieu d’avance ” est le pivot central de sa spiritualité,15 et cela transparaît tout au long de sa correspondance personnelle. Il ne s’agit ni d’une technique psychologique ni d’une forme d’optimisme religieux. C’est l’expression concrète, condensée en une seule instruction, du troisième principe du noviciat selon lequel la volonté divine, quelle que soit la forme particulière qu’elle revête dans une circonstance donnée, mérite intrinsèquement notre gratitude avant même que ses contours ne se dessinent pleinement.
Une lettre datée de 1946, adressée à sa nièce Helena Wilhite, exprime avec une clarté inhabituelle la profondeur théologique de ce principe : “ Remercions Dieu d’avance pour tout ce qu’Il prévoit qui Lui est agréable, […] en laissant tout à Sa divine disposition, y compris toutes les circonstances liées au moment, au lieu et à la manière dont Dieu daignera disposer les événements de notre mort. ”16 L’exhaustivité de cet abandon, qui s’étend délibérément à la manière et au moment de sa propre mort, n’est accessible qu’à celui qui a passé des décennies à pratiquer activement “ l’uniformité avec la Volonté divine ”. Casey pouvait inviter les autres à cet abandon parce qu’il l’avait lui-même déjà accompli à maintes reprises tout au long d’une vie marquée par un ministère limité, des affectations involontaires et des souffrances physiques. La résolution prise au noviciat était devenue une seconde nature.
La force pastorale de cet enseignement ne résidait pas dans une sophistication théologique, mais dans sa crédibilité personnelle. Lorsque Casey conseillait à une personne en quête de réconfort de remercier Dieu à l’avance, celle-ci avait devant elle un prêtre qui avait été ordonné sous de sévères restrictions canoniques, affecté sans consultation à des tâches subalternes dans plusieurs villes et qui avait su, malgré tout cela, conserver une sérénité visible et authentique. Ce conseil était convaincant parce que l’homme qui le donnait en était la preuve vivante.
La prière mentale : le fondement contemplatif du ministère actif
Le quatrième principe de formation, “ Prière mentale, méditation et contemplation ”, représente le fondement contemplatif sur lequel reposaient toutes les autres dimensions du ministère de Casey. La page “ La vie capucine ” du site solanuscasey.org rapporte que, dès les premiers jours de sa vie religieuse, « la dévotion intense de Casey à l’Eucharistie s’est nourrie des heures passées devant le Saint-Sacrement ».”17 Cette pratique quotidienne n’était pas distincte de son ministère actif à la porte ; elle en était la source inépuisable. Si cet homme savait se rendre disponible sans anxiété, être présent sans autre préoccupation et rester serein face à la détresse la plus profonde d’autrui, c’était précisément parce que l’union contemplative avait forgé en lui une disposition habituelle qui se prolongeait dans chacune de ses rencontres pastorales.
Le ministère de porte-à-porte de Casey attirait chaque jour des dizaines de personnes, un volume de demandes pastorales qui, dans des conditions psychologiques normales, aurait entraîné précisément l’épuisement, la distraction et la superficialité dont les témoignages s’accordent à dire qu’il n’a jamais fait preuve. Ce qui le protégeait, ce n’était pas une résilience personnelle extraordinaire, mais le renouvellement quotidien de l’union contemplative que prescrivait son quatrième principe de formation et qu’il pratiquait sans exception tout au long de sa vie pastorale. Le fait que cette pratique ait rendu possible ce que l’endurance personnelle seule ne pouvait pas accomplir figure parmi les leçons les plus importantes que son cahier de noviciat offre aux programmes de formation contemporains.
VI. Le point 5 et les résolutions complémentaires : la pétition et le mode de vie conscient
Le cinquième principe de formation, “ La prière : ‘Demandez et vous recevrez’ ”, ainsi que les deux résolutions complémentaires, viennent compléter le programme et mettre en lumière ses deux dernières expressions pastorales : la confiance dans l’intercession et l’intentionnalité structurée dans la vie quotidienne.
Le cinquième principe s'inspire directement de Matthieu 7, 7, un texte dont Casey semble avoir pris la promesse au pied de la lettre, d'un point de vue théologique, tout au long de son ministère. Ses carnets de notes relatent de nombreux cas où il inscrivait les personnes en quête de réconfort à l’Association séraphique de la messe, un réseau de messes célébrées par les capucins à travers le monde, et les encourageait à demander à Dieu, en toute confiance, la grâce spécifique dont elles avaient besoin.18 Cette confiance dans l’intercession n’était pas naïve. Casey savait très bien que la réponse divine à la prière ne prend pas toujours la forme souhaitée par celui qui prie. Cependant, le cinquième principe de formation avait fait naître en lui une confiance inconditionnelle dans la fait d’une réactivité divine, une confiance qui se transmettait de manière visible aux personnes en quête de soins et qui, selon de nombreux témoignages figurant dans le rapport officiel Positio, a souvent constitué en soi le facteur décisif de leur conversion spirituelle.
Les deux résolutions complémentaires abordent le problème de la continuité spirituelle : comment une personne peut-elle conserver les fruits de la prière tout au long d’une journée bien remplie ? Cela s’obtient tout d’abord en élevant son cœur vers Dieu par des “ aspirations fréquentes ” – une forme de la prière classique de recueillement consistant en de brefs moments d’attention délibérée tournés vers Dieu, répartis tout au long des activités quotidiennes. Deuxièmement, le fait de prendre “ une bonne intention au début de chaque semaine ” apporte une intentionnalité structurée, orientant les activités de la semaine vers Dieu avant même qu’elles ne commencent.
Ces principes expliquent l’une des caractéristiques les plus souvent soulignées du ministère de Casey : son écoute spirituelle ne se limitait pas aux moments consacrés à la prière. La rubrique “ Message ” consacrée à Casey indique qu’il « était toujours prêt et disposé à écouter n’importe qui, à tout moment ».”19 Une note tirée du volume IV illustre cela de manière très détaillée. Casey a reçu Lou Landreville, un homme de trente-deux ans hospitalisé depuis treize ans à la suite d’une fracture de la colonne vertébrale ; il a consigné son histoire et son état spirituel actuel, a noté l’intensification récente de sa prière, l’a inscrit à la prière d’intercession et a consigné les progrès observés, le tout avec la même attention que l’on retrouve dans chacune de ses autres notes.20 Ces résolutions supplémentaires avaient permis à Casey d’acquérir la capacité d’être pleinement présent, non seulement pendant la prière officielle, mais tout au long de la journée. C’est cette présence constante qui a fait de son ministère à l’entrée ce qu’il était.
VII. De la formation à la transmission : la pédagogie de la vie intérieure selon Casey
L’importance du cahier de noviciat dépasse le simple fait de rendre compte de la formation spirituelle personnelle de Casey. Elle révèle que son ministère pastoral était, au fond, un ministère de transmission : il n’offrait pas en premier lieu à ceux qui frappaient à sa porte des conseils pratiques ou des services d’intercession, mais la formation qu’il avait lui-même reçue et vécue. La personne en quête de réconfort qui est repartie avec pour consigne de “ remercier Dieu d’avance ” avait reçu, sous une forme condensée, le troisième principe de noviciat de Casey. La personne souffrante invitée à offrir sa douleur en union avec la Passion du Christ avait été entraînée dans son deuxième principe. La famille en crise inscrite à l’Association de la Messe Séraphique avait eu accès à la confiance en l’intercession de son cinquième principe.
Cette transmission n’avait rien de didactique : Casey n’enseignait pas explicitement son programme de formation. Il s’agissait d’une expérience. Ceux qui venaient chercher de l’aide rencontraient un homme si profondément imprégné de ces principes qu’ils s’exprimaient naturellement à travers sa manière d’être, ses consignes caractéristiques et ses conseils spirituels cohérents. Le cahier de noviciat était la grammaire ; le ministère à la porte était la langue parlée couramment pendant six décennies.
Cette dimension pédagogique est confirmée par l'évaluation externe la plus faisant autorité sur la vie de Casey. L'hommage rendu en 1958 par le ministre général des Capucins, conservé sur la page officielle “ À propos ” du site solanuscasey.org, qualifiait Casey d’« exemple extraordinaire d’un véritable capucin et d’une réplique de [saint François] ».”21 Le terme “ réplique ” est théologiquement précis : il ne s’agit pas d’un original, mais d’une reproduction fidèle d’une forme spirituelle. Casey a reproduit dans sa vie et son ministère la formation qu’il avait reçue et, ce faisant, l’a mise à la disposition des milliers de personnes qui se sont présentées à sa porte.
VIII. Importance actuelle : la continuité entre la formation et le ministère
La portée diagnostique de cette analyse pour la formation ministérielle contemporaine est évidente. La plupart des programmes de formation des séminaires et des ministres séparent la formation spirituelle (vie de prière, retraites, direction spirituelle) de la formation pastorale (prédication, pratique sacramentelle, compétences en matière de pastorale), ce qui crée une hypothèse implicite selon laquelle il s’agit de compétences parallèles mais distinctes. Il en résulte concrètement des ministres qui sont éduqués sur le plan spirituel mais pas nécessairement formés spirituellement, qui connaissent la théorie de la prière contemplative mais dont la pratique pastorale n’en est pas nécessairement animée. Le carnet de noviciat de Casey révèle que cette séparation est artificielle et constitue un échec majeur de la formation.
Pour Casey, il n’y avait pas de fossé entre la formation et le ministère. Le programme de formation était en soi un programme de ministère. Ses cinq principes correspondaient précisément aux dispositions intérieures qui rendent possible un authentique ministère pastoral. Le détachement permet une véritable disponibilité. La méditation sur la Passion permet un véritable accompagnement des personnes qui souffrent. L’harmonie avec la volonté divine permet un encouragement sincère plutôt qu’un faux réconfort. La prière mentale permet une orientation contemplative soutenue, sans laquelle la présence pastorale se réduit à une prestation professionnelle. La confiance dans l’intercession permet au ministre d’offrir ce que les professions thérapeutiques et sociales ne peuvent pas offrir : l’assurance d’une prière communautaire fondée sur une conviction théologique. Aucune de ces capacités ne peut être acquise par le seul biais d’un programme d’études. Toutes exigent le type de pratique de formation soutenue que Casey a consignée dans son carnet de noviciat, puis vécue sans interruption pendant soixante ans.
La vision du pape François d’une Église où règne une rencontre authentique, présente et sereine entre les personnes22 exige précisément cette continuité entre la formation et le ministère. La rencontre que François envisage ne peut résulter d’une technique pastorale ou d’une initiative programmatique. Elle exige des ministres qui aient été véritablement formés à la disponibilité intérieure, à la capacité d’accueillir l’autre sans arrière-pensée, à la confiance que Dieu est présent et à l’écoute dans chaque rencontre humaine. Ce sont précisément les qualités que le programme de formation de Casey visait à développer et que ses six décennies de ministère démontrent qu’il a su cultiver avec une constance extraordinaire, dans tous les contextes pastoraux imaginables.
IX. Conclusion — La promesse du novice, l’accomplissement du portier
Le 18 novembre 2017, 70 000 personnes se sont rassemblées au Ford Field de Détroit pour la messe de béatification du bienheureux Solanus Casey, suivie en ligne par environ 250 millions de personnes à travers le monde.23 Ce qu’ils étaient venus célébrer, ce n’était pas avant tout un thaumaturge ou un innovateur théologique. Ils venaient vers un homme dont la formation était devenue son ministère, dont la vie intérieure s’était exprimée si pleinement dans la disponibilité pastorale que la frontière entre la prière et le service s’était de fait effacée.
Cette dissolution n’a pas trouvé son origine à la porte du monastère, mais dans le cahier du noviciat. Lorsque le jeune Bernard Casey s’est mis à rédiger ses “ Moyens d’acquérir l’amour de Dieu ”, il accomplissait un acte qui, au cours des six décennies suivantes, allait porter ses fruits à travers six mille rencontres pastorales documentées, à la création d’une soupe populaire qui continue aujourd’hui encore à venir en aide aux plus démunis, à des guérisons que l’Église a officiellement reconnues comme miraculeuses, ainsi qu’à la transformation discrète d’innombrables personnes qui frappaient à sa porte en proie au désespoir et en repartaient avec quelque chose qu’elles n’avaient pas su nommer avant de l’avoir vécu : la paix de celui qui s’est sincèrement et entièrement donné à Dieu.
Le cahier de noviciat est un document succinct. Ses sept principes tiennent sur une seule page. Mais ils constituent la source primaire la plus déterminante de l’ensemble de l’œuvre de Casey, car ils révèlent que sa grandeur pastorale n’était ni le fruit du hasard, ni un charisme isolé, ni un mystère inexplicable, bien qu’elle fût assurément les trois à la fois. C’était aussi le fruit d’une formation : délibérée, structurée, poursuivie sans interruption tout au long de sa vie et manifestement visible dans tout ce qu’il accomplissait à la porte du monastère. La promesse du novice et l’accomplissement du portier ne font qu’un seul et même acte continu. C’est dans cette continuité que réside le message le plus urgent et le plus concret que le bienheureux Solanus Casey adresse aujourd’hui à l’Église américaine et à ses ministres.
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